12.03.2006
Instruments des Ténèbres - Nancy Huston

Présentation pour les curieux:
Écoutez, tendez l'oreille. Vous entendrez une de ces variations sur le même thème (celui de la quête de soi) que Nancy Huston affectionne. La première voix serait celle, plaintive et langoureuse, d'une de ces violes galbées du XVIIIe siècle. Elle raconte l'histoire des jumeaux orphelins, Barbe et Barnabé. Le duo, vibrant d'amour l'un pour l'autre, tâche de survivre dans le Berry miséreux de cette même époque. L'autre voix serait interprétée par quelque flûte vénitienne, au son aigre et obstiné. Elle est celle de la narratrice qui, régulièrement, interrompt l'écriture de son carnet intime pour poursuivre celle de son roman, l'histoire de Barbe et de son frère. Son tempo, très contemporain, donne un ton étrange à l'ensemble. Le tout est une sonate infiniment émouvante. L'auteur y explore les fonds ténébreux de ces souvenirs "au formol" qui l'empêchent de naître.
2 histoires en parrallèle se déroulent donc dans ce roman. Les chapitres impairs permettent à l'auteur (ou narratrice?) de raconter sa difficulté de vivre, sa recherche de quelqu'un qui la comprenne vraiment (qui aurait pu être son frère jumeau mort à la naissance). On navigue dans les tranches de vie, le mal-être, la quête de la quiétude de cette femme bouleversante.
Les chapitres pairs, écrits par cette même narratrice, racontent l'histoire de Barbe et Barnabé, un frère et une soeur qui ont été séparés à la naissance, il y a trois siècles. Ils se retrouvent, puis se reperdent, vivent douloureusement mais savent que "l'autre" est là, et c'est presque suffisant.
Bien sûr, ces deux histoires ont des parrallèles, s'enchevêtrent....
Mon avis: "Instruments des Ténèbres" est le tout premier roman de Nancy Huston que j'ai lu. Et il m'a tellement plû qu'il m'a donné une folle envie de lire le reste de ses oeuvres. Nancy Huston écrit extrêmement bien, avec une telle fluidité, une telle cohérence, qu'on se surprend à lire ce qu'elle écrit avec une rapidité des plus surprenantes. Les romans de NH sont essentiellement basés sur les relations entre les individus et l'individu avec lui-même. Ils peuvent être étonnamment introspectifs, mais sans jamais lasser le lecteur et l'abandonner en cours de route!
Pour revenir à son style, je pense que NH a su en trouver un propre et c'est ce qui me semble le plus intéressant.
Dans ce roman, il y a une foule de passages que j'ai trouvés particulièrement bien écrits. J'en ai sélectionné quelques uns:
"Personnellement, je ne fais aucune confiance en la vérité, il n'y a que les mensonges qui m'intéressent. Les miens en particulier. Même enfant, j'aimais mentir; et depuis que j'écris, le mensonge est devenue ma passion dominante"
" Le monde m'est égal! C'est une cause perdue, dépourvue de sens. Le sens c'est moi qui le fabrique. "
"Sur quoi peut-on écrire sinon sur les choses qui nous hantent?"
"Ah! La complexité insondable de ces intéractions humaines, chacun de nous se balladant avec ses petits critères selon lesquels on juge les autres, tout en s'efforçant de répondre à leurcritères, même discrètement, sans en avoir l'air, en faisant semblant de n'être que soi et de n'avoir besoin de l'approbation de personne... Il n'y a aucun étalon-or, rien que ces perpétuels glissements, rajustements et compromis, chacun ajoutant absurdement le pied dans l'air à la recherche d'un bout de terre ferme pour le poser..."
"Comment se résigner à l'idée qu'il n'y aura jamais aucun jugement d'aucune sorte? Ni premier, ni dernier, ni jour d'expiation, rien du tout?
-C'est dur, je sais bien [...] mais au fond [...] ce n'est pas parce qu'il n'y a pas de Démerdeur suprême qu'on est obligé de rester dans la merde!"
Ce livre (qui a reçu le prix Goncourt des lycéens en 1996) est donc un roman à deux voix, l'une contemporraine, l'autre du XVIIIème siècle. C'est une oeuvre littéraire qu'on ne croise pas tous les jours. C'est un roman merveilleux, captivant, étrange, mystérieux voire mystique. Un roman, qui, une fois terminée, ne s'oublie pas de si tôt car il est incontestablement de ceux qui laissent une trace...
19:15 Publié dans Littérature francophone | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note


Commentaires
"Visages de l'aube", ouvrage de Nancy Huston et Valerie Winckler, Editions Actes Sud/Lemeac, un livre qui allie des photos et le texte pour l'accueil des nouveaux-nés.
Très impressionnant.
Ecrit par : rotko | 05.06.2006
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