27.02.2007

L'histoire de l'amour - Nicole Krauss

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A New York, la jeune Alma ne sait comment surmonter la mort de son père. Elle croit trouver la solution dans un livre que sa mère traduit de l'espagnol, et dont l'héroïne porte le même prénom qu'elle. Non loin de là, un très vieil homme se remet à écrire, ressuscitant la Pologne de sa jeunesse, son amour perdu, le fils qui a grandi dans lui. Et au Chili, bien des années plus tôt, un exilé compose un roman...

Ce roman de Nicole Krauss est incontestablement de ceux qui laissent une trace en nous. Il se démarque par son ambition, il constitue par le traitement unique qui a été fait de son sujet, une des très bonnes surprises de l'année littéraire 2006. C'est un roman touchant, poignant même à certains moments. Prenant l'Amérique d'aujourd'hui, sur laquelle plâne encore l'ombre de la Shoah, comme toile de fond de son récit, Nicole Krauss écrit avant tout de manière à montrer l'attachement et la tendresse qu'elle voue à ses personnages. Au coeur de son histoire, des vies s'entremêlent, se heurtent, des existences qui n'étaient pas faites pour se figer dans le temps et l'espace, et qui retrouvent donc des échos dans le présent. C'est avant tout l'histoire d'individus qui se retrouvent mêlés dans une seule et même histoire: l'histoire de l'amour et de l'écriture, une histoire intemporelle, de l'attachement et du coeur, de la douleur incarnée par le sentiment et l'émotion du souvenir et de la mémoire.
Il y a d'abord Léopold (le personnage qui m'a sans doute le plus touchée), le vieux monsieur polonais exilé à Brooklyn et hanté par la déportation. Léopold est un homme meurtri par la vie, qui n'a jamais pu trouver le bonheur. Il a perdu la femme qu'il aimait (qui s'est marié avec un autre), celle qui restera à jamais la femme de sa vie. Ils ont eu un fils, que Léopold n'a jamais pu rencontrer. Il décidera de vivre par procuration, en regardant son fils grandir puis vieillir, en cachette. La vie de Léopold n'a de sens que parce que son fils vit. Il parvient à continuer à exister seulement en sachant qu'il a un fils, qu'il ne connaît pas et qui ne le connaît pas mais qu'il aime de manière touchante et déchirante. L'histoire de Léopold transcende "L'Histoire de l'amour', lui confère un éclat mélancolique incomparable. Un des récits familiaux les plus plus bouleversants que j'aie pu lire.
Il y a aussi le compatriote et ami de Léopold, Livitnoff, écrivain réfugié au Chili, auteur d'un seul roman mais encore retentissant dans certains esprits, justement intitulé "L'Histoire de l'amour". Tous deux ont aimé la même femme, Alma. Livitnoff aussi a vécu par procuration d'une certaine manière, vous saurez pourquoi à la lecture de ce roman...
Et puis il y a Alma, une adolescente de New York, qui vit seule avec sa mère et son frère. Alma est une jeune fille intelligente qui aime se poser des questions. Alma vient de perdre son père. C'est en parcourant les pages de son journal intime que le lecteur découvre que sa famille a bien du mal à combler le vide son absence. Sa mère, traductrice, se renferme sur elle-même et son frère, lui, semblerait s'être tourné vers un certain fanatisme religieux. Alma, afin de mieux connaître son père et aussi panser les blessures de sa famille, décide d'enquêter sur le livre préféré de celui-ci: "L'Histoire de l'amour". Son père avait adoré cette oeuvre. C'est donc dans un effort désespéré qu'Alma veut se rapprocher de lui. La littérature a-t-elle un pouvoir si conséquent sur les êtres, peut-elle de manière plus ou moins symbolique, être amenée à les rapprocher, les aider à mieux se comprendre? Nicole Krauss semble répondre par l'affirmative à cette question.
Ces 3 voix, ces 3 individus, ces 3 destins dont s'entrecouper, puis se confronter, comme pour mieux montrer que le temps et l'espace ne sont rien face au pouvoir de l'amour et du souvenir.
Ce livre, l'Histoire de l'amour (le livre dont il est question dans ce roman, et non pas ce roman à proprement parler) n'est pas fameux mais porte en lui le secret de plusieurs existences. Il est la clef du récit qui nous est conté.
Ce roman est d'abord pour moi un merveilleux hommage à l'amour filial, mais aussi une puissante déclaration d'amour au récit de mémoire, à la transmission et surtout, de manière plus générale, à la littérature et à l'écriture. Il fait aussi figure de touchante méditation sur les séquelles de l'Holocauste, sur les familles brisées, sur les liens humains. C'est un voyage littéraire sentimental assez inoubliable. La structure du roman n'est pas toujours simple à suivre et pourrait paraître artificielle à certains, mais le lecteur se doit d'aller au-delà de ces simples considérations formelles...

- "Quand l'heure est avancée et que la nuit tombe avant que je sois prêt pour des raisons que je ne saurais expliquer, c'est dans les poignets que je le sens. Et quand je me réveille et que mes doigts sont raides, il est presque certain que j'ai rêvé de mon enfance. Le pré où on jouait, où tout a été découvert et où tout était possible. [...] La raideur des doigts est le rêve de l'enfance tel qu'il m'a été rendu à la fin de ma vie. Je dois les mettre sous l'eau chaude, vapeur recouvrant le miroir, dehors, le bruissement des pigeons. Hier, j'ai vu un homme donner un coup de pied à un chien et je l'ai ressenti dans mes yeux. Je ne sais pas comment nommer cela, un endroit avant les larmes. La douleur de l'oubli : épine dorsale. La douleur du souvenir : épine dorsale. Toutes les fois où j'ai réalisé tout à coup que mes parents étaient morts, aujourd'hui encore, j'en suis toujours surpris, d'exister dans un monde tandis que ce qui m'a créé a cessé d'exister : mes genoux, il me faut un demi-tube de Ben-Gay et tout un cinéma ne serait-ce que pour les fléchir. A chaque chose sa saison, chaque fois que je me suis éveillé en faisant l'erreur de croire un instant que quelqu'un dormait à mes côtés : une hémorrhoïde. Solitude : il n'existe pas d'organe qui puisse l'accueillir en entier".

Commentaires

" C'est un voyage littéraire sentimental assez inoubliable. "

Oh oui, tu as raison ! J'avais aussi beaucoup aimé ce roman !!!

Ecrit par : clarabel | 28.02.2007

Ton bel article m'invite à découvrir ce livre au plus vite !

Ecrit par : Florinette | 28.02.2007

C'est un livre que j'ai beaucoup aimé également. J'aime assez les constructions tarabiscotées.

Ecrit par : sylire | 01.03.2007

Bonjour!

premiere visite sur ce blog et je suis ravie de trouver un billet sur L'Histoire de l'amour, l'une de mes plus belles lectures recemment. Ce livre est superbe et original. J'ai moi aussi une affection particuliere pour le personnage de Leopold, sa solitude m'a beaucoup touche, comme celle de tous les personnages: Alma, son frere, sa mere, Litvitnoff. Beaucoup d'humour aussi.

Hommage a l'amour, a l'ecriture, a la vie, et une belle evocation des blessures de l'existence qui ne se referment jamais, comme la perte d'un etre aime ou la guerre et l'Holocauste.

Ecrit par : Sandrine | 11.03.2007

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