20.03.2007
Ni toi ni moi - Camille Laurens
![]()
Présentation de l'éditeur
Il est réalisateur, elle est romancière. Ils savent ou croient savoir quelque chose des histoires qu'on se raconte et du cinéma qu'on se fait. Et pourtant, comment enchaîner ces deux phrases qui les lient, puis les délient, ces deux plans fixes :je t'aime -Je ne t'aime plus? Qu'est-ce qui se passe entre deux? Qu'est-ce qui passe - ne fait que passer? Comment dire ce qui ne s'entend pas, comment montrer ce qui ne peut pas se voir? C'est un roman d'amour? Un roman de haine? Peut-être un roman policier : on enquête sur la disparition de l'amour.
"Dans ces bras-là" (chroniqué il y a déjà un petit bout de temps) du même auteur m'avait à la fois fascinée et déconcertée. Je me devais de relire Camille Laurens. Cette romancière a un style moderne, aiguisé, poétique, langoureux, qui ne peut laisser indifférent. Elle va au fond des choses, sait parler de l'être et de sa conscience en profondeur, ne laisse rien au hasard. Ce roman ne fait pas exception à la règle, tout est finement analysé.
De dimension autobiographique, ce livre est d'abord une histoire d'amour. Une histoire d'amour passionnée qui mène aussi à la dépression et à la destruction, remise en question de soi et du monde.
C'est l'histoire d'un coup de foudre entre Arnaud et Hélène (prénoms bien entendu inventés mais l'auteur ne veut tromper personne, elle met carte sur table dès le début, il s'agit ici plus d'un effet de style que d'autre chose), d'un amour passionnel, puis du revirement du coeur, de la haine puis du mépris, de la souffrance aussi bien évidemment, et de l'incompréhension...
Un réalisateur souhaite faire de cette histoire un film, "Hélène" y consent mais ne lui laisse pas carte blanche. Entre les pages de ce roman, elle y décrit méthodiquement, scrupuleusement (peut-être même jusqu'à la nausée) la mise en scène qu'il doit adopter. C'est de son histoire personnelle dont il s'agit, de son coeur, de sa vie, rien ne doit être simplifié, trahi...
Nous assistons donc à l'intimité de cette Hélène, femme dont l'amour sera condamné et piétiné. Cette intimité, mise à la lumière d'une description parfois technique et froide mais en tout cas toujours très réfléchie et disséquée, peut donner le tournis. C'est une oeuvre littéraire résolumment différente (je n'ai encore rien lu de comparable), d'une grande sensibilité et extrêmement travaillée, qui ne pourrait plaire à tout le monde. Néanmoins, j'en garde un assez bon souvenir. J'ai apprécié toutes les références à "Adolphe" de Benjamin Constant. Hélène trouve un écho de la vie du romancier dans la sienne, et comprend le personnage d'Elénore comme si elle était un peu elle-même.
10:43 Publié dans Littérature francophone | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
02.03.2007
Les autres - Alice Ferney
![]()
Théo fête ce soir ses vingt ans, et rien ne devrait troubler ce moment de convivialité et de réjouissances. Rien sinon le jeu de société qu'il reçoit en cadeau, qui se propose de dévoiler à chacun la façon dont les autres le perçoivent, et donc de remettre en cause l'idée qu'il se faisait à la fois de lui-même et de la force des sentiments réciproques l'attachant à ses proches. Au fil de la partie, le jeu devient le révélateur de secrets de famille jusqu'ici soigneusement occultés par la honte, la déception ou la souffrance et nul ne sortira indemne de cette soirée. L'occasion d'évoquer les liens de la fratrie, de l'amitié ou de l'amour naissant
Je garde un souvenir assez flou du seul roman d'Alice Ferney que j'ai lu: "La conversation amoureuse". Je me souviens seulement avoir beaucoup aimé. Le style d'Alice Ferney est un des meilleurs que j'ai pu lire dernièrement. Son écriture est incroyablement harmonieuse, ciselée, polie, gracieuse et équilibrée. Elle est pleine de contours et de jolies boucles, elle est ronde, jamais sèche, simple au premier abord mais finalement complexe dans sa construction. Une incroyable femme de lettres donc!
Ce roman se compose comme un huit-clos. 7 personnes se préparent à jouer à un jeu de société: "Personnages et caractère", offert à Théo pour ses vingt-ans, par son frère aîné Niels. Ce jeu est loin d'être inoffensif, bien au contraire. Il est même "déconseillé aux personnes susceptibles". Théo, Niels, Moussia (leur mère), Estelle (la fiancée de Théo), Marina (l'amie d'enfance de Théo et l'ex de Niels), Claude (l'ami de Niels) et Fleur (la fiancée de Claude) se retrouvent alors (certains malgré eux) plongés dans ce jeu qui s'avèrera dangereux, piégeur mais aussi terriblement révélateur. Révélateur de leurs forces, de leurs faiblesses, de leurs personnalités mais aussi de leurs relations. Ce jeu se présente comme ayant avant tout pour objectif de révéler les caractères de chacun. Mais comme de bien entendu, des discussions voire des disputes et des remises en question féroces s'ensuiveront. Le concept de ce roman est plus qu'alléchant non?
Il en ressort un récit à la structure alambiquée, où trois parties sont mises en relief. Le récit est écrit et vu de trois types de narration différents. On remarque alors certaines répétitions mais le rendu est tout de même subtil et élégant, jamais confus. Néanmoins, ce roman pourrait sans doute paraître quelque peu artificiel à quelques-uns. A moi, il m'a plû. Alice Ferney sait très bien dépeindre la psychologie de ses personnages. Elle parvient à nous les rendre multi-dimensionnels et jamais caricaturaux. Les descriptions des relations entre les individus sont également un point fort de cette oeuvre.
"Nul homme n'est pour lui-même celui qu'il est pour les autres et pas davantage celui qu'il se figure être à leurs yeux. Si clairvoyants soient-ils, les regards rencontrent tant d'obstacles: ils ne se voient pas eux-mêmes, ils ne traversent pas la chair."
"Tu es... On ne devrait jamais ni se laisser qualifier par autrui, ni qualifier autrui. Mais on le fait couramment. On parle des autres et de soi, à tout bout de champ. En somme dès que l'on n'a rien à dire, les uns les autres on se parle des autres et de nous-mêmes. Nous sommes, nous-mêmes et les autres, le nuisible refuge de nos conversations: je suis, tu es, il ou elle est..."
Je pourrais citer tant d'autres passages... Ce roman est tellement bien écrit qu'il donne presque le vertige. Les individus et les problèmes sociaux sont si bien analysés qu'on se retrouve un peu soi-même et ce, sans aucun mal dans l'écriture d'Alice Ferney.
11:20 Publié dans Littérature francophone | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
21.02.2007
99 francs - Frédéric Beigbeder
![]()
Présentation: En ce temps-là, on mettait des photographies géantes de produits sur les murs, les arrêts d'autobus, les maisons, le sol, les taxis, les camions, la façade des immeubles en cours de ravalement, les meubles, les ascenseurs, les distributeurs de billets, dans toutes les rues et même à la campagne. La vie était envahie par des soutiens-gorge, des surgelés, des shampoings antipelliculaires et des rasoirs triple-lame. L'oeil humain n'avait jamais été autant sollicité de toute son histoire : on avait calculé qu'entre sa naissance et l'âge de 18 ans, toute personne était exposée en moyenne à 350 000 publicités. Il avait fallu deux mille ans pour en arriver là...
99 francs est un roman extrêmement moderne, qui bascule entre réalisme et absurde. Oui, après la lecture de ce roman, c'est bel et bien le mot "absurde" qui me vient à l'esprit. Nous sommes plongés dans l'univers impitoyable de la publicité, grâce au narrateur et personnage principal, Octave, homme désilusionné, au cynisme implacable. Celui-ci nous ouvre les portes d'un monde qu'il qualifie bien volontiers de sordide, et qui est finalement le moteur de ce qu'il appelle "la Troisième guerre mondiale", celle qui encerre et contrôle les individus, qui les lobotomise même. Car la publicité est de la propagande avant tout... Mais Octave, aussi désabusé et malheureux qu'il peut-être, reste conscient qu'il est tout de même un des rouages de la machine. Il compte se faire licencier de son poste de publiciste et prépare un livre dénonciateur du système. Néanmoins, et sans doute bien malgré lui, son gagne-pain devient un mal qui le ronge et le déshumanise. Octave sent sa vie lui échapper, plus d'amour. Il s'abandonne à la coke, au sexe, à la fausse morale et fait du cynisme et de l'effronterie ses armes pour affronter le monde dans lequel il essait tant bien que mal d'exister.
Ce roman de Frédéric Beigbeder, plus qu'une critique acerbe et tranchante du matérialisme, mêlé à l'oisiveté et à la névrose, et de l'obscénité qui en découle, est un récit brillant fait par un personnage irrévérencieux, qui a perdu toute pudeur psychologique et physique. Cet homme est d'une sincérité troublante, à l'image de sa volonté de déshabiller les apparences et de montrer à quel point la publicité a un pouvoir dévastateur, voire destructeur. Les intercalages de pages publicitaires entre chaque partie du livre sont édifiants et soulignent à quel point la publicité a un rôle important dans notre vie et s'est inscrit dans notre sub-conscient.
Même si je suis loin d'affectionner ce genre de littérature, je dois bien admettre qu'on se laisse porter assez facilement par ce récit et que certaines phrases, imbibées d'humour cynique et immoral, sont plutôt bien trouvées:
"L'euro a été inventé pour rendre le salaire des riches six fois moins indécent"
« Connaissez-vous la différence entre les riches et les pauvres ? Les pauvres vendent de la drogue pour s’acheter des Nike alors que les riches vendent des Nike pour s’acheter de la drogue. »
« Dans ma profession, personne ne souhaite votre bonheur, parce que les gens heureux ne consomment pas. »
« Chez Procter, on a un dicton: " Ne prenez jamais les gens pour des cons mais n'oubliez jamais qu'ils le sont." »
Un autre extrait, assez représentatif du reste du roman:
"Idéalement en démocratie, on devrait avoir envie d'utiliser le formidable pouvoir de la communication pour faire bouger les mentalités au lieu de les écrabouiller. Cela n'arrive jamais car les personnes qui disposent de ce pouvoir préfèrent ne prendre aucun risque. Les annonceurs veulent du prémâché, prétesté, ils ne veulent pas faire fonctionner votre cerveau, ils veulent vous transformer en moutons, je ne plaisante pas, vous verrez qu'un jour ils vous tatoueront un code-barre sur le poignet. Ils savent que votre seul pouvoir réside dans votre carte bleue. Ils ont besoin de vous empêcher de choisir. Il faut qu'ils transforment vos actes gratuits en actes d'achat".
Si vous avez besoin d'une lecture relaxante et légère, je ne peux que vous déconseiller ce roman. Celui-ci n'est pas à mettre dans toutes les bibliothèques (pour ma part, il ne restera pas longtemps dans la mienne puisque je l'ai emprunté). C'est un roman qui donne la nausée, tant le cynisme éhonté du personnage principal et la perfidie du monde qu'il représente laissent un sentiment de malaise... Décidément pas mon genre de livres, mais je suis ravie de m'être laissée pousser par ma curiosité, j'aime découvrir d'autres littératures.
13:40 Publié dans Littérature francophone | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (1) | Envoyer cette note
09.02.2007
Sans moi - Marie Desplechin
![]()
"Jeune baby-sitter paumée cherche mère de famille divorcée"
Présentation:
Sans moi décrit une rencontre entre deux femmes. L'une, la narratrice, est divorcée, elle assume ses deux enfants. Elle travaille en free lance pour une agence de communication, se qualifie de " nègre de nègre " et joint péniblement les deux bouts. De loin, elle a l'air solide, parfaitement équilibrée ; sa solitude lui fait pourtant vivre des hauts et des bas. Chez elle débarque Olivia, une baby sitter de vingt ans éprouvée par la vie, une nouvelle source d'angoisses. Enfant de la Ddass, fugueuse, fille des rues, droguée, etc. elle déborde d'une vitalité salvatrice malgré un passé presque caricatural. C'est l'histoire d'une amitié qui se noue patiemment, par étapes entre ces deux héroïnes, des femmes bien d'aujourd'hui.
Je connais Marie Desplechin pour ses écrits de littérature de jeunesse. J'avais adoré "Verte" il y a quelques années et depuis peu, j'ai découvert un autre de ses romans pour enfants, "Satin Grenadine" (critiqué ici bientôt), tout aussi enchanteur. J'avais donc envie de me plonger dans ses récits plus adultes, j'ai choisi "Sans moi".
Le ton de Marie Desplechin est le même, douceâtre et ironique, sincère et vivant. Ici, nous avons affaire à une histoire très contemporaine, celui d'une amitié entre deux femmes: Anne, une mère de deux enfants divorcée, écrivain freelance à ses heures et déprimée la plupart du temps, et Olivia, la vingtaine, enfant de la DDASS, meurtrie par la vie et les autres, ex-toxicomane en mal d'amour, au passé tumultueux chargé de secrets et de douleurs. Toutes deux se trouveront et s'aideront mutuellement.
"Sans moi" est d'abord un formidable portrait de femmes. Olivia est un personnage blessé, fort à l'extérieur mais fragile à l'intérieur, trop souvent malmenée, violée pendant son enfance, rejetée par sa soeur aînée, et au centre d'un cycle infernal, celui de la drogue, de la prostitution, du vol. Olivia a été exploitée toute sa vie. Anne décide de lui offrir un toit, un travail, l'amour inconditionnel de ses enfants et aussi le sien. Entre ces deux femmes qui n'étaient pas forcément faites pour se rencontrer, se lie une amitié profonde, pleine de pudeur, où les gestes d'affection sont rares mais où la compréhension, le soutien, et la complicité seront eux, bien réels.
Au fur et à mesure de notre lecture, Olivia se livrera à Anne (et inversement parfois) mais l'auteur semble aussi vouloir privilégier l'aura de mystère qui entoure ce personnage de jeune femme. Un roman sans concession, qui nous montre que les apparences sont souvent illusoires, où la personne qui est à la dérive n'est pas forcément celle que l'on croit, où chacun est susceptible d'aider l'autre. Le style de Marie Desplechin est assez particulier dans ce roman. Ici pas de tiret avant chaque intervention d'un personnage. Les dialogues se confondent avec la narration, ce qui confère au récit une fluidité agréable et distinguée. Un roman qui se fait le porte-parole du quotidien, du questionnement intérieur, de la confrontation entre les individus et surtout, du respect et de l'acceptation de l'autre. L'auteur nous parle de choses courantes tout en adoptant un style d'écriture collant à l'abstrait et à l'affectivité. Un roman d'une grande sensibilité.
si vous voulez un extrait, faites-moi signe ;)
12:54 Publié dans Littérature francophone | Lien permanent | Commentaires (8) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
05.02.2007
Verre Cassé - Alain Mabanckou
![]()
Présentation: L'histoire "très horrifique" du Crédit a Voyagé, un bar congolais des plus crasseux, nous est ici contée par l'un de ses clients les plus assidus, Verre Cassé à qui le patron a confié le soin d'en faire la geste en immortalisant dans un cahier de fortune les prouesses étonnantes de la troupe d'éclopés fantastiques qui le fréquentent. Dans cette farce métaphysique où le sublime se mêle au grotesque, Alain Mabanckou nous donne à voir grâce à la langue rythmée et au talent d'ironiste qui le distinguent dans la jeune génération d'écrivains africains, loin des tableaux éthniques de circonstance, un portrait vivant et savoureux d'une autre réalité africaine...
Un livre pétillant, drôlatique, malicieux, savoureux et touchant mais qui se fait aussi amer et dur. A travers les yeux de ce Verre Cassé, vieil éclopé de la vie, ancien instituteur qui en a subi des vertes et des pas mûres tout au long de son existence, nous assistons à une petite série de mélodrames de comptoirs, racontée sur un ton vif, rusé, plein de verve et d'ironie.
Verre Cassé nous décrit sans user de langue de bois, son petit univers avec une vivacité d'esprit qui ne lui fait jamais défaut. Tout est passé en revue: les rapports -houleux - entre hommes et femmes, l'hypocrisie, les traditions et coutumes, la politique, le sexe, la religion, la culture afro-ethnique, la fourberie humaine, la désillusion etc. Rien ne nous est épargné. Verre Cassé est un personnage à multiples facettes et dimensions, tendre et attachant, à la fois fort et faible, doux et piquant, mais en tous cas toujours terriblement sincère. Une galerie de personnages excentriques et pour le moins singuliers nous est présentée, tous marquant l'histoire du Crédit a Voyagé. Il y a donc tout d'abord Verre Cassé, le héros à la plume redoutablement efficace qui nous raconte son ancienne vie d'instituteur et surtout son amour de la bouteille qui lui a fait perdre son travail, ainsi que sa femme. Il y aussi tous les habitués du bar, qui lui narrent tous leurs déboires: l'imprimeur nostalgique de la France, le vieux Pampers trahi par sa femme et dont le séjour en prison a laissé des souvenirs physiques et psychologiques douloureux, et une quantité d'autres encore...
Le texte est ponctué de références littéraires aussi bien classiques que contemporaines. Le style de l'oeuvre, éminemment oral, est bien évidemment à l'image de la vie que doivent endurer ces déshérités de la terre dont A.Mabanckou a sans doute souhaité rendre un fier hommage.
Un livre où transparaît la détresse humaine mais qui est également un récit déconcertant et pittoresque qui nous bouscule en nous émouvant et en nous faisant rire. Irrésistible!
Quelques-uns de mes extraits préférés:
" [...] l'avocat n'en revenait pas que cet art original soit passé inaperçu, mais il savait que l'art, le vrai, subit toujours l'indifférence, le génie est souvent victime de la cécité des contemporains, de la conjuration des imbéciles, et l'avocat était en face de ce qu'on appelle un artiste maudit."
" [...] disons que j'ai pluôt voyagé sans bouger de mon petit coin natal. J'ai fait ce que je pouvais appeler le voyage en littérature, chaque page d'un livre que j'aurais lu retentissait comme un coup de pagaie au milieu d'un fleuve, je ne rencontrais alors aucune frontière au cours de mes odyssées, je n'avais donc pas besoin de présenter de passeport, je choisissais une destiantion au pif, reculant au plus loin des mes préjugés, et on me recevait à bras ouverts dans un lieu grouillant de personnages, plus étranges les uns que les autres"
" Je jure que j'avais voulu recontruire ma vie, en rapiécer les pans, en racommoder les trous, arrêter de côtoyer les bouteilles de la Sovinco, mais était-ce ma faute si on m'avait viré comme instituteur, je jure aussi que j'aimais enseigner, je jure aussi que j'aimais être entouré de mes petits élèves, je jure aussi que j'aimais leur apprendre les participes passés conjugués avec l'auxiliaire avoir et qui s'accordent ou ne s'accordent pas selon qu'il fait jour ou nuit, selon qu'il pleut ou ne pleut pas, et les pauvres petits, hébétés, désemparés, parfois révoltés, me demandaient pourquoi ce participe passé s'accordent aujourd'hui à 16h alors qu'il ne s'accordait pas hier à midi avant la pause déjeuner, et moi je leur disais que ce qui était important dans la langue française, c'était pas les règles mais les exceptions, je leur disais que lorsqu'ils auraient compris et retenu toutes les exceptions de cette langue, aux humeurs météorologiques, les règles viendraient d'elles-mêmes, les règles couleraient de source et qu'ils pourraient même se moquer de ces règles, de la structure de la phrase une fois qu'ils auraient compris que la langue française n'est pas un long fleuve tranquille, que c'est plutôt un fleuve à détourner."
12:20 Publié dans Littérature francophone | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
18.12.2006
Adolphe - Benjamin Constant
![]()
Présentation: Dans Adolphe, un homme s'efforce de briser les chaînes d'une liaison amoureuse dans laquelle il s'est, comme malgré lui, fourvoyé. "... Un marivaudage tragique où la difficulté n'est point, comme chez Marivaux, de faire une déclaration d'amour, mais une déclaration de haine." (Stendhal.) Mais ce livre sèchement cruel brille de mille feux contradictoires. Chant de victoire d'un amant délivré d'une femme devenue encombrante, il est en même temps le champ clos où s'éprouve l'impossibilité de vaincre quiconque, si ce n'est soi-même. Adolphe, qui a trop durement tranché ses liens affectifs, est étrangement contraint de les retisser par l'écriture. Un travail de réparation se superpose au travail de la séparation, où le langage puise ses forces et s'épuise, incertain du rivage où la vérité s'offrira.
Adolphe s'inscrit dans la grande tradition des romans sentimentaux dans la lignée de La Princesse de Clèves et de Manon Lescaut.
Ce roman, qui fait parti des plus grands classiques de la littérature française, a l'excellent mérite de traiter du thème de l'amour de manière jusque là sans doute nouvelle. Ici pas d'amour passion ni d'amour contrarié pour le personnage principal, qui donne d'ailleurs son nom au livre. Non, il s'agit ici de l'amour qu'on a crû véritable mais qui s'est finalement vite tari, à la source de la désillusion et de la prise de conscience amère. C'est un roman sec et cruel, où l'auteur n'enjolive jamais ce qui semble être la réalité. Le lecteur vit tout de manière franche et directe, avant tout grâce au fabuleux style de Benjamin Constant, lequel n'a absolument rien à envier à ses contemporains - pourtant plus célèbres que lui. Son style est bien sûr un peu désuet mais détient néanmoins un charme incontestable. Son talent d'écriture est à tel point formidable que le lecteur se surprend à éprouver des sentiments face à ces personnages et ces situations qui semblent si réelles, et surtout si crédibles. Ce roman vaut donc avant tout pour sa si juste peinture des émotions, et des multiples contradictions sentimentales qui jalonnent le récit. Adolphe est un personnage qui n'a absolument rien d'un archétype et c'est ce qui rend cette oeuvre aussi profonde d'un point de vue psychologique.
Adolphe se retrouve donc au milieu d'un drame existentiel et amoureux qu'il n'a pas voulu mais dont sa lâcheté est tout de même la cause. Sa constante incertitude fait de lui un être faible, souffrant tour à tour de sa timidité, de gêne et de difficulté à exprimer ses sentiments. En voulant trop ménager son amante, il finira par la tuer à petit feu: "Je n'envisageai mes paroles d'après le sens qu'elles devaient contenir mais d'après l'effet qu'elles pourraient manquer de produire..."
Adolphe est donc le roman du muselage des sentiments, du mensonge et de la dissimulation sous son plus vil appârat. Du sacrifice aussi... Ecrit avec tact et délicatesse pour un sujet qui n'en demandait pas moins.
"Nous nous prodiguions des caresses, nous parlions d'amour de peur de nous parler d'autre chose."
Un roman psychologique d'une étonnante maîtrise, qui parle du coeur aussi bien que de la conscience, écrit par un habitué des traités politiques qui plus est!
13:25 Publié dans Littérature francophone | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
16.12.2006
Escalier C - Elvire Murail
![]()
Présentation: Au premier étage, il y a Béatrix, qui vit une liaison tourmentée avec Virgil Sparks, le locataire du deuxième. Le voisin de Virgil, c'est Forster Tuncurry, un critique d'art dont la spécialité est le cynisme. Au troisième, il y a Coleen Shepherd, un être délicat et attentif, mais néanmoins distrait au point de laisser régulièrement déborder sa baignoire sur la tête de Tuncurry. Au quatrième, c'est Bruce Conway, un garçon généreux, qui emprunte de l'argent plus vite que son ombre et qui a du mal à conserver un emploi plus de vingt-quatre heures. Ici s'arrête la petite famille de l'escalier C. De la locataire du sixième, personne ne sait rien. La vie suit son cours, avec les dîners mensuels organisés par la petite bande, les chamailleries bon enfant. Mais, depuis quelque temps, Forster Tuncurry ne tourne plus rond. Son cynisme devient de l'agressivité, de la méchanceté. Pourquoi ne supporte-t-il pas que Bruce s'installe avec Sharon, la nouvelle locataire ? Pourquoi réagit-il de façon aussi violente face à Coleen, qui tente de l'aider ? une nuit, un drame survient, qui modifiera les choses d'une manière surprenante. Publié pour la première fois en 1983, Escalier C a obtenu le prix du premier roman et le prix George-Sand. Il a également fait l'objet d'un film.
Il existe des livres qui, sous une apparence plutôt modeste, porte en eux un pouvoir. Celui de vous faire vibrer et palpiter, de vous toucher en plein coeur. Des livres que vous lisez, comme ça, par simple curiosité, comme entre deux lectures plus "consistantes", mais qui au final vous marqueront sans doute à vie. Vous vous en rendez compte au fil des pages et vous prenez conscience également que vous aurez de la peine à le refermer et à voir partir ces personnages auxquels vous vous êtes attachés, à cette histoire, pourtant si simple, si sobre qui vous a interpellée... Ce roman a fait une apparition furtive dans mon univers littéraire, aussitôt ouvert aussitôt fermé (il fait à peine plus de 230 pages après tout), mais je sais qu'il y gardera une place privilégiée. C'est l'histoire d'un escalier, de voisins qui sont devenus des amis proches, qui se soutiennent dans les moments difficiles et se comprennent. On les voit se disputer, se heurter, se cajoler, s'émouvoir ensemble. Mais ce roman est aussi bien plus que ça. C'est également l'histoire de Forster Tuncurry, un jeune critique d'art à forts caractère et personnalité, un homme qui dit ce qu'il pense au point de faire souffrir les personnes qu'il aime, qui se crée aussi une carapace pour éviter de se livrer à celles qui le comprennent le mieux et sont attachées à lui. C'est un personnage de grande envergure, qui ne fait rien à moitié et dont les émotions sont toujours en ébulition. Un homme qui a déjà une opinion bien arrêtée sur la vie, mais qui suite à un évènement dramatique qui surviendra dans la cage d'escalier en question, se verra comme dans l'obligation de tout remettre en question. A commencer par lui-même. Le lecteur est donc plongé dans l'univers sensoriel, émotionnel et conscient de ce personnage pour le moins bouleversé et bouleversant. Autour de lui gravitent des individus tout aussi intéressants, dont certains sont particulièrement hauts en couleur.
Un roman troublant, très bien écrit (les dialogues, surtout, sonnent incroyablement juste), sur l'individu mais aussi sur les relations humaines. A noter qu'il est édité à "L'Ecole des Loisirs", ce qui me semble quelque peu étrange. Je pense qu'il mériterait amplement d'être lu par un public plus large que celui auquel il semble avoir été destiné. Il est aussi sombre, complexe, et a l'excellent mérite de traiter d'une foule de thèmes.
Un roman exceptionnel par son mélange d'humour et de tendresse, de sensibilité et de mélancolie. Percutant car il ne lasse jamais et porte son lecteur du début à la fin.
A noter également que l'auteur n'est autre que la petite soeur de l'illustre Marie-Aude Murail, que j'admire déjà énormément. ;o)
23:00 Publié dans Littérature francophone | Lien permanent | Commentaires (6) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
09.07.2006
"Une Vie Française" de Jean-Paul Dubois
![]()
Présentation: Petit-fils de berger pyrénéen, fils d'une correctrice de presse et d'un concessionnaire Simca à Toulouse, Paul Blick est d'abord un enfant de la Ve République. L'histoire de sa vie se confond avec celle d'une France qui crut à de Gaulle après 58 et à Pompidou après 68, s'offrit à Giscard avant de porter Mitterrand au pouvoir, pour se jeter finalement dans les bras de Chirac. Et Paul, dans tout ça ? Après avoir découvert, comme il se doit, les joies de la différence dans le lit d'une petite Anglaise, il fait de vagues études, devient journaliste sportif et épouse Anna, la fille de son patron. Brillante chef d'entreprise, adepte d'Adam Smith et de la croissance à deux chiffres, celle-ci lui abandonne le terrain domestique. Devenu papa poule, Paul n'en mène pas moins une vie érotique aussi intense que secrète et se passionne pour les arbres, qu'il sait photographier comme personne. Une vraie série noire - krach boursier, faillite, accident mortel, folie - se chargera d'apporter à cette comédie française un dénouement digne d'une tragédie antique. Jardinier mélancolique, Paul Blick prend discrètement congé, entre son petit-fils bien-aimé et sa fille schizophrène. Si l'on retrouve ici la plupart des " fondamentaux " de Jean-Paul Dubois - dentistes sadiques, femmes dominatrices, mésalliances et trahisons conjugales, sans parler des indispensables tondeuses à gazon -, on y découvre une construction romanesque dont l'ampleur tranche avec le laconisme de ses autres livres. Cet admirateur de Philip Roth et de John Updike est de retour avec ce roman dont le souffle n'a rien à envier aux grandes sagas familiales, dans une traversée du siècle menée au pas de charge.
Mon avis: D'ordinaire, j'avoue être assez déçue par les romans prisés par la critique. Ce livre s'est avéré être une exception! Ce roman de plus de 400 pages ne m'a pas ennuyée une seule seconde. Malgré sa relative longueur, le récit ne compte finalement pas de temps morts. La vie du français Paul Blick, bien que commune et sommes toutes assez banale (son existence n'a rien de proprement romanesque) est relatée de telle sorte que le lecteur se surprend à la suivre avec un intêret croissant. Car au final, c'est bien de l'histoire de M. Tout le monde dont il s'agit ici. Mais ce récit se serait-il avéré aussi passionnant s'il n'avait pas été écrit par JP Dubois? Cet auteur a le mérite d'user d'un vocabulaire riche et d'expressions variées et ce, sans jamais tomber dans un étalage grandiloquent et indigeste de sa culture et de sa connaissance de la langue française. Chapeau! Il maîtrise celle-ci à merveille et le montre de bout en bout, ce qui rend la lecture de ce roman fortement agréable.
Ce roman est avant tout un bilan plus que réussi et abouti d'un homme à la crise de la cinquantaine. Un homme du nom de Paul Blick que nous avons suivi depuis l'enfance, dont nous connaissons tout. JP Dubois nous ouvre les portes d'un univers véritablement individuel et personnel dont le narrateur et personnage principal se fait le guide. Paul Blick porte un regard parfois ironique sur les étapes de sa vie, sur son statut d'enfant, de frère, de fils, d'amant, de mari, de gendre, de père etc. C'est une vie insignifiante dont il s'agit ici, celle d'un citoyen de la république française. Mais le ton lui est original et enlevé, véhément et surtout profondément humain, à l'image de M.Blick, à qui il est facile de s'identifier.
Un très bon roman en somme, qui mérite amplement son prix Fémina ;-)
00:25 Publié dans Littérature francophone | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
17.06.2006
Sirène - Marie Nimier
![]()
Présentation: Marine a vingt ans lorsqu'elle décide d'aller se jeter dans la Seine. C'est avec détachement qu'elle se prépare à célébrer son départ, comme si mourir pouvait signifier autre chose que partir à jamais, à tout jamais. Marine écoute le chant désespéré de Lorelei, celui d'Ondine, la belle naïade, victimes de l'inconstance de leurs amants. Elles se précipiteront ainsi dans les flots, suivant ainsi le chemin des Sirènes antiques, après le passage d'Ulysse. Leurs corps charmants, raconte la légende, furent métamorphosés en écueils. Faute de pouvoir crier la vérité, Marine se réfugie dans le silence. Elle va rejoindre ses soeurs les Sirènes, déesses déchues, abusées, mais aussi femmes fatales, irrésistibles et intouchables, figures de proue du monde merveilleux des rêves d'enfance...
Mon avis: Ce roman est le premier de Marie Nimier. Même si on peut le considérer en quelque sorte comme mineur au sein de son oeuvre, "Sirène" n'en reste pas moins un joli roman. C'est une histoire empreinte d'une douce mélancolie qui nous raconte ce que sont les blessures de l'enfance, la figure du père, l'infidélité de l'homme aimé, la tentative de suicide et tout ceci, avec une grande pudeur et une merveilleuse retenue. S'appuyant sur la mythologie et les légendes des Sirènes, créatures mystérieuses et troublantes, à l'image de son personnage principal, ce récit se fait tour à tour enchanteur, touchant, gracieux et mélodieux. Ce roman touche à l'imaginaire, et de ce fait, à l'enfance que l'héroïne ne pourra retrouver. Cette histoire qui traite essentiellement d'amour et du mal-être d'une personne est mise en valeur sous la plume toujours élégante de Marie Nimier.
14:15 Publié dans Littérature francophone | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note
04.06.2006
Notre Dame de Paris - Victor Hugo

« Après le roman pittoresque, mais prosaïque, de Walter Scott, écrit Hugo, il restera un autre roman à créer, plus beau et plus complet encore selon nous. C'est le roman à la fois drame et épopée, pittoresque mais poétique, réel mais idéal, vrai mais grand, qui enchâssera Walter Scott dans Homère. » Hugo a ainsi voulu enfermer dans une fiction « l'état des moeurs, des croyances, des lois, des arts, de la civilisation enfin au quinzième siècle ». Il y a aussi chez lui une extraordinaire sensibilité parisienne. Mais l'essentiel est ailleurs : dans l'imaginaire et la fantaisie qui dressent, au-dessus du grouillement de la populace, des figures de légende, jeune femme pure, moine maudit, monstre au grand coeur, la Esmeralda, Frollo, Quasimodo, avec pour décor une cathédrale d'épouvante.
Mon avis: "Notre-Dame de Paris" est un pavé mais il ne faut absolument pas être rebuté par sa longueur tant ce roman est un pur chef-d'oeuvre. Il m'a fallu très peu de temps pour me plonger dans cette histoire magistrale d'un des plus grands auteurs français. "Notre-Dame de Paris" fait partie de ces ouvrages littéraires qui peuvent occuper une place privilégiée dans le coeur du lecteur, c'est une histoire terriblement tragique.
C'est aussi et surtout une oeuvre profondément romantique, avec également un accent gothique. Victor Hugo a su rescussiter le Paris d'autrefois, sa cathédrale, qui peut, symboliquement et métaphoriquement parlant, être vue comme un personnage à part entière. Les deux personnages principaux, Esmeralda, la douce et innocente gitane (victime du désir qu'elle inspire aux hommes, de Phébus à l'archidiacre Frollo) et Quasimodo, le sonneur de cloches de Notre-Dame sont le coeur de ce roman. Quasimodo est le personnage touchant et pathétique par excellence, ému par la tendresse d'Esmeralda, la seule personne au monde qui lui ait jamais témoigné de la douceur et de la compassion...Ces deux personnages sacrifiés sur l'autel de la haine, de l'intolérance, bref de la bêtise humain, sont d'une valeur incontestable.
"Notre-Dame de Paris" est une oeuvre très forte émotionnellement, écrite par un précurseur, un des maîtres de la littérature et du romantisme français. Un classique à ne surtout pas manquer, sous peine de passer à côté de quelque chose de purement et simplement grandiose.
22:30 Publié dans Littérature francophone | Lien permanent | Commentaires (3) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note

